Radjaïdjah Blog

jeudi 2 avril 2020

La légende de Sissa

Comme il faut bien se détendre un peu, une courte histoire qui n'a rien à voir avec le Coronavirus, la Légende de Sissa. Elle a été écrite autour des années 1250 par Ibn Khallikan, un historien kurde qui vivait au sein de l'Empire Abbasside (aujourd'hui Irak).

À l'époque, le roi d'Inde, Shihram, était un sombre tyran qui opprimait constamment ses pauvres sujets. Or, l'un d'entre eux, Sissa fils de Dahir, inventa le jeu d'échecs pour le roi, dans le but de lui montrer qu'il avait besoin des autres pour le protéger et qu'il était donc important de prendre soin de tous ses sujets.

Le roi Shihram était si impressionné qu'il ordonna que le jeu d'échecs devait être conservé dans les plus grands Temples en tant que bijou national et merveille du monde, et enseigné partout. En particulier, c'était un excellent moyen d'entraîner les généraux à l'art de la guerre.

Le roi demanda à Sissa si celui-ci désirait une récompense pour cette fantastique invention. La légende dit que le sage Sissa déclina poliment, mais le roi insista.

Sissa apporta donc un échiquier vide et demanda au roi de déposer un grain de riz sur la première case, deux grains de riz sur la suivante, puis quatre sur la suivante, et ainsi de suite en doublant le nombre de grains de riz à chaque nouvelle case, jusqu'à avoir parcouru toutes les cases de l'échiquier. Le roi, surpris par la modestie apparente du cadeau demandé, donna immédiatement son accord tout en commentant qu'il aurait personnellement demandé bien plus. Il ordonna à ses esclaves d'apporter le riz nécessaire.

Tout se passa bien au début, toutefois le roi et ses conseillers furent surpris de voir qu'arrivés à la moitié de l'échiquier, la trente deuxième case demandait plus de quatre milliards de grains de riz, soit environ cent mille kilos. Le cadeau n'était donc pas si modeste, et Sissa semblait moins stupide. Un peu plus tard, le conseiller principal du roi lui expliqua que l'ensemble des récoltes de l'année et de toutes les années précédentes ne suffiraient pas à payer la récompense de Sissa[1].

Note

[1] On pourrait nommer nombre de Sissa (Sissa number) le nombre de grains de riz requis, soit \( 1+2+4+...+2^{63} = \sum_{k=0}^{63} 2^{k} = 2^{64}-1 \).

jeudi 22 août 2013

10 factoïdes sur la 2e guerre mondiale

Comme les articles Minute confiture marchent bien, voici non pas cinq mais dix faits aléatoires sur la 2e guerre mondiale pour briller en société lors des soirées de l'Ambassadeur, la plupart issus du documentaire Apocalypse, la 2e guerre mondiale[1].

1 La déclaration de guerre de la Grande-Bretagne puis de la France, le 3 septembre 1939, a été une surprise pour Hitler. Après avoir récupéré les Sudètes suite aux accords de Munich, Hitler voulait remédier à ce qu'il percevait comme l'affront suprême du traité de Versailles : la séparation du territoire allemand en deux parties par le corridor de Dantzig, créé pour offrir à la Pologne un accès à la mer. L'invasion allemande de la Pologne sera l'acte déclencheur de la déclaration de guerre. De son côté, suite au pacte germano-soviétique, l'armée russe envahira l'autre moitié du pays. Le centre de la Pologne sera la frontière commune germano-russe qui préparera l'opération Barbarossa, l'invasion de la Russie.

2 La première victoire alliée est la bataille de Narvik (Norvège), remportée par les Alliés afin de bloquer le transport maritime de fer en provenance des mines suédoises de Kiruna vers l'Allemagne. 50% du fer importé par l'Allemagne transitait par le port de Narvik. Cependant, la ville sera abandonnée par les Alliés et réutilisée par les Allemands.

3 Le plan de l'invasion de la France (Fall Gelb, cas jaune), qualifié de Sichelschnitt (coup de faucille) par Churchill, a été essentiellement planifié par l'Allemand Erich von Manstein, qui suggérait de lancer une diversion par la Belgique tout en contournant la ligne Maginot par les Ardennes. Les Français se jetèrent à corps perdu en Belgique pour rien. Avant l'attaque, Churchill croyait encore à la force de la république française. L'armée allemande appliqua une démonstration de Blitzkrieg (guerre-éclair). Les pilotes allemands capturés par l'aviation française seront rapidement rendus à l'Allemagne (et participeront aux futures attaques aériennes contre l'Angleterre). Responsable de cet échec défensif, le généralissime français Gamelin sera révoqué et remplacé par le général Weygand, assisté de Pétain. Les Alliés acculés au Nord, à Dunkerque, seront évacués dans une débacle au cours de laquelle 80 000 Français se sacrifieront pour gagner du temps. Voyant la France en déroute, l'Italie de Mussolini en profitera pour lui déclarer la guerre, ainsi qu'à l'Angleterre. Paris sera déclarée ville ouverte.

4 La méthodisation de l'exécution des victimes des Nazis fut un processus progressif, qui commença avec les balles et finit par le gaz. Au début, les commandos d'exécutions mis en place dès 1939 par Reinhard Heydrich (des groupes d'interventions à vocation historiquement défensive, les Einsatzgruppen) emmenaient les captifs dans une forêt et leur faisaient creuser leur propre tombe. Mais, indique le documentaire, "ce procédé est jugé trop long, alors les SS font creuser des longues fosses communes, où les juifs vont directement se coucher sur les morts précédents", Cette shoah par balles culmina dans le massacre de Babi Yar où plus de 30000 personnes furent emmenées dans un ravin et tuées en deux jours. Heinrich Himmler préconisa alors des méthodes moins primitives, ce qui mena aux exterminations de masse par le CO2 et le Zyklon B.

5 L'opération Barbarossa ne fut pas vraiment une surprise pour l'URSS. Staline pensait que le pacte germano-soviétique ne faisait que retarder la confrontation avec l'Allemagne avide de Lebensraum, et plusieurs signaux concordants ont alerté les services de renseignements soviétiques. Ainsi, l'Allemand Rudolf Hess, en proposant un accord de paix aux Britanniques, leur révèla inconsciemment qu'Hitler se prépare à attaquer sur le flanc est. De plus les mouvements bancaires et les nouvelles politiques monétaires de la Reichsbank furent repérés par les services de renseignements soviétiques. La date exacte de l'opération Barbarossa fut apportée par au moins deux sources indépendantes, l'équipe suédoise menée par le mathématicien Arne Beurling qui avait cassé le système de chiffrement des câbles allemands en provenance de Norvège (bien avant que les équipes de Bletchley Park ne percent à jour Énigma), et l'espion Richard Sorge au Japon (qui transmit plus tard que les Japonais n'attaqueraient pas l'URSS mais plutôt les États-Unis à Pearl Harbor). Malgré le refus de Staline d'attaquer en premier, les informations récoltées furent décisives pour préparer l'armée soviétique à l'invasion, qui aboutit aux batailles de Moscou et de Stalingrad.

6 Le gouvernement américain viola la constitution de son propre pays contre ses citoyens d'ascendance japonaise. Les États-Unis, une fois entrés en guerre, ont redouté des bombardements allemands sur la côte est, et surtout un débarquement japonais sur la côte ouest. En conséquence les 120 000 Américains d'origine japonaise vivant en Californie furent traités comme des espions potentiels : confiscation des possessions, relevé des empreintes digitales, regroupement en camps d'internement... Le climat de peur conduisit ainsi le gouvernement américain à agir contre ses propres citoyens, préfigurant entre autres le traitement infligé aux Américains musulmans en 2001.

7 L'objectif de l'Afrikakorps de Rommel était de rejoindre le sud de la Russie pour prendre en tenaille l'armée soviétique et prendre le contrôle du pétrole du Caucase. Mais sa progression fut freinée par les forces françaises libres lors de la bataille de Bir Hakeim, en Libye, et stoppée par les Britanniques à El Alamein, en Égypte. Pour se sauver avec ses hommes de la débacle, Rommel volera l'essence de ses alliés italiens, qui se retrouveront prisonniers, Un peu plus tard les Américains et les Anglais lanceront l'opération Torch et débarqueront en Afrique du Nord où ils seront combattus par les généraux français acquis au régime de Vichy.

8 Le grand mufti de Jérusalem de l'époque, Hadj Amin al-Husseini (futur oncle de Yasser Arafat), fut un collaborateur d'Hitler, partageant avec le régime nazi la haine des juifs. Cependant la majorité des Arabes combattit contre les forces de l'Axe.

9 Beaucoup d’historiens se sont demandé si le médecin personnel d'Hitler, Theodor Morell, n’aurait pas été involontairement responsable de la mauvaise santé de son patient à la fin de la guerre, et donc indirectement de ses décisions hasardeuses. Morell avait tenu un journal médical des médicaments, toniques, vitamines et autres substances qu’il avait administrés à Hitler, habituellement par injection ou sous forme de pilules. La plupart étaient des préparations commerciales, certaines de sa propre composition. Comme certains de ces composants, comme la cocaïne en collyre, sont considérés comme toxiques,

10 L'importance des témoignages a été rapidement compris. Alors que les Américains approchent de Buchenwald, les Nazis jettent des milliers de déportés sur les routes. Ce sont les « marches de la mort ». Cependant, l'organisation clandestine du camp parvient à limiter le nombre des départs et à prendre le contrôle du camp sur les SS le 11 avril 1945, quelques heures avant l'arrivée des blindés américains. Les habitants de la ville voisine de Weimar, distante d'environ 5 km, sont réquisitionnés pour l'évacuation des corps de déportés, la plupart d'entre eux disant qu'ils ignoraient ce qui se passait alors à Buchenwald. Le commandement américain a souhaité que des notables de Weimar se rendent au camp, le 16 avril 1945 afin que chacun puisse constater l'horrible réalité du régime porté au pouvoir en 1933.

Une citation pour conclure

Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde. Stefan Zweig

Notes

[1] Au sujet du documentaire, une note de l'article mentionne qu'un historien regrette de son côté qu'« aucun historien, en qualité de conseiller ou consultant, ne figure à son générique » et, constatant que « les recherches universitaires sont à la fois plus sûres et plus avancées que les données apportées par l'ensemble des épisodes du documentaire », estime qu'il existe dans cette série « trop d'entorses aux faits [...] d'insinuations non justifiées, d'omissions, pour qu'on puisse admirer sans réserve la somme d'informations qu'elle véhicule ».

lundi 18 février 2013

McDo cacher

Les lois juives sur la nourriture, la cacherout interdisent de mélanger le lait et la viande. En conséquence, en supposant que le fromage est fait à partir de lait et le steak à partir de viande, il n'existe pas de cheeseburger ou de BigMac cacher. Et pourtant, McDonald's, la célèbre compagnie immobilière[1], a ouvert des franchises cachères, où le fromage est remplacé par des substituts non lactés. Tous ces restaurants se trouvent en Israël, comme on peut s'y attendre, sauf un.

Où est donc le seul McDonald's cacher hors Israël ? A New York ? À Paris ? Réponse : à Buenos Aires, en Argentine. Pourquoi là-bas ?

Une explication probablement incorrecte mais néanmoins sympathique est la suivante.

Le 1er septembre 1939 l'Allemagne envahissait la Pologne, marquant le début de la seconde guerre mondiale. Le même jour, ces deux nations devaient s'opposer en Argentine, à l'occasion de la phase finale de la huitième édition des olympiades d'échecs. Trois ans après les jeux olympiques de Berlin, cette édition se jouait en Argentine, car le climat politique était particulièrement tendu en Europe à l'aube de la guerre.

Environ 135 joueurs d'échecs de 27 pays s'affrontèrent lors de cette compétition qui débuta le 21 août 1939. Après une semaine d'éliminatoires ne restaient plus en lice que 16 pays ; la phase finale débuta le 1er septembre, date de l'invasion allemande. Pour la plupart des joueurs les victoires étaient une maigre consolation alors que leur pays entrait en guerre. Ainsi les Britanniques furent rappelés sur-le-champ, et trois membres de l'équipe rejoignirent Bletchley Park, le service de cryptanalyse des forces alliées, dont l'action fut décisive sur l'issue du conflit. Les autres équipes restèrent sur place, et alors que le tirage au sort avait désigné que l'Allemagne devrait affronter la France et la Pologne, les organisateurs, conscients de la délicatesse de la situation, déclarèrent de nombreux matches nuls d'office. Finalement, les Allemands gagnèrent (dans la tradition footballistique[2]), les Polonais (menés par Xavier Tartakover) finirent deuxièmes, et les Français (menés par Alexandre Alekhine) dixièmes.

Après le tournoi, 23 joueurs qui devaient rentrer en Europe, dont deux femmes qui avaient pris part à l'édition féminine des olympiades, décidèrent de rester en Amérique du Sud. La plupart d'entre eux étaient juifs, et leur retour était quasi-synonyme de déportation dans les camps de concentration ; ils étaient venus en Argentine sur le même bateau belge, le Piriapolis, qui fut considéré comme l'Arche de Noé de toute une génération de joueurs d'échecs.

Comme conséquence, le savoir échiquéen mondial fut fortement concentré en Argentine pendant la guerre, et l'Argentine, qui n'avait jamais fini sur le podium des olympiades jusque-là, l'atteignit sur cinq des six éditions qui suivirent, de 1950 à 1962.

Peut-être est-ce pour cette raison qu'il y a un McDonald's cacher à Buenos Aires.

Sources : 1, 2, 3.

Notes

[1] Pour ceux qui pensent que McDonald's est une entreprise de restauration, rappelons que la majorité de son chiffre d'affaire provient de la location des locaux pour ses franchises.

[2] Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, mais à la fin c'est toujours l'Allemagne qui gagne. Gary Lineker

mercredi 9 janvier 2013

D'où provient le n° de sécurité sociale ?

Le numéro de sécurité sociale en France, ou numéro d'inscription au répertoire des personnes physiques (abrégé en NIRPP ou plus simplement NIR) est un code alphanumérique servant à identifier une personne dans le répertoire national d'identification des personnes physiques (RNIPP) géré par l'Insee. Il est construit à partir de l'état civil transmis par les mairies (sexe, année et mois de naissance, département et commune de naissance, numéro d'ordre du registre d'état civil). Il s'agit d'un « identifiant fiable et stable, conçu pour rester immuable la vie durant ».

En France, le numéro de sécurité sociale est une bonne clef primaire pour indexer les citoyens ; c'est par exemple le numéro de carte vitale de l'assurance maladie. Il n'est cependant pas parfait, entre autres car il peut exister des doublons. Mais d'où vient-il ? Selon l'article mentionné ci-dessus :

L'inventeur de l'actuel numéro de Sécurité sociale est le contrôleur général des armées René Carmille, spécialiste de la mécanographie par cartes perforées[1], qui le destinait à préparer secrètement la remobilisation de l'Armée, dissoute par l'Armistice de 1940.

À l'origine, René Carmille avait prévu un numéro matricule à 12 chiffres, appelé « numéro de Français » :

  • deux pour l’année de naissance ;
  • deux pour le mois de naissance ;
  • deux pour le département de naissance ;
  • trois pour la commune de naissance (aucun département ne comporte plus de 999 communes) ;
  • trois pour un numéro d’ordre dans le mois de naissance;

Ayant un objet civil, et non militaire, le numéro de Français devait inclure les femmes. C'est pourquoi fut ajouté un 13e chiffre en première colonne, pour le sexe, 1 ou 2. Le numéro d'identité n'est pour Carmille qu'un des éléments d'un vaste système de traitement d'informations statistiques, destinées à gérer l'ensemble des affaires économiques, civiles et militaires. Après des errements consistant à donner une signification aux chiffres non utilisés (3 à 9) de la première colonne, la première composante du numéro d’identification est définitivement limitée au sexe en mai 1945 : 1 pour masculin, 2 pour féminin. L’armée reconstituée continua d’utiliser le « numéro Carmille » et donna le nom de son créateur à des centres de recrutement, de mécanographie ou de télécommunications.

Ce que Wikipédia appelle errements est précisé dans le 20e rapport d'activité de la CNIL de 1999 :

Construit sous l’égide de l’INSEE et certifié par lui à partir d’éléments d’état civil transmis par les mairies (sexe, année et mois de naissance, département et commune de naissance, numéro d’ordre du registre d’état civil), le NIR constitue un identifiant fiable et stable, conçu pour rester immuable la vie durant. Cependant, créé sous le régime de Vichy pour classer les fichiers administratifs et établir des statistiques démographiques, le NIR a été aussitôt utilisé pour distinguer « juifs » et « non-juifs » selon les critères des autorités antisémites de l’époque, la première position du numéro relative au sexe des personnes ayant été complétée sur cette base. Cette mémoire restera attachée au NIR. Il est vrai que la structure de ce numéro pouvait faciliter de telles discriminations. De fait, le NIR est le reflet, sous forme numérique, de l’identité de chacun.

L'article sur René Carmille relate plus en détails cet historique. À la libération, le Service national des statistiques (SNS) devenait l’Insee, et le numéro Carmille devenait le numéro de sécurité sociale, toujours utilisé aujourd'hui.

Notes

[1] La mécanographie par cartes perforées, ancêtre de l'ordinateur, sera utilisée par les Nazis avec le concours d'IBM pour améliorer la logistique des camps de concentration. Cela est détaillé dans la troisième partie du film The Corporation.